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01.02. Babel - Chapitre premier (2/4)

lundi 18 juin 2007, par Luc de Bauprois


(Episode précédent)

— Hé Alain, tu rêves ou quoi ?

— Bof, ni plus ni moins que d’habitude… Au fait tu dois être au courant : c’est quoi le bloc de béton qui a été déposé sur la trappe, là-bas ? demanda-t-il en désignant une plaque de bois entourée d’une barrière en chaînes, au bord du trottoir.

— Je ne sais pas trop. On m’a dit que c’était parce que des petits malins s’amusaient à ôter la trappe…

— Et alors ?

— Et alors, je n’en sais pas plus, répliqua le gardien de la paix, visiblement vexé de ne pas être dans le secret des dieux…

— Allez, salut ! Je rentre chez moi !

Il observa d’un œil critique la foule qui passait devant lui, hésitant encore à se mêler à la populace qui la constituait.

— Bon, je ne vais pas passer la soirée à regarder ces cons défiler ! murmura-t-il.

Il serra les dents en s’enfonçant au milieu des passants, car il détestait se sentir ainsi encadré par les autres, tel un mouton dans son troupeau. Tous les soirs l’épreuve lui devenait plus pénible et il pressentait confusément qu’il lui faudrait bientôt renier ses opinions et acquérir une voiture…

Il s’engagea dans l’avenue du Maine et hésita un instant à traverser le cimetière Montparnasse pour aller directement à la station Edgar Quinet.

Il aimait passer entre les tombes : le silence qui régnait en ce lieu souvent désert s’opposait agréablement au tumulte désordonné de la ville et incitait à la méditation. Mais, ce soir-là, il était tard et il ne tenait pas à voir un gardien débouler et le presser de partir…

Alain reprit sa route un instant interrompue et arriva rapidement à la station de métro. Il descendit dans les entrailles de la ville, d’un pas automatique, fruit d’une longue habitude, à peine troublé par le compostage de son billet. Il déboucha sur le quai de la ligne six, direction Nation.

Après quelques instants d’attente, le métro arriva et Alain put y monter : cette fois la foule était peu dense et il n’était nullement besoin de faire la queue pour accéder au wagon…

Comme à chaque fois que cela lui était possible, il était monté à l’avant du wagon de tête car il aimait regarder les lumières du tunnel se précipiter vers lui et apercevoir la prochaine station s’annoncer, oasis de clarté dans la pénombre du souterrain. C’était la seule occupation qu’il avait trouvée : il y avait le plus souvent beaucoup trop de monde pour lire ou même pour feuilleter quelque revue. D’ailleurs, les “trolls”, diminutif peu flatteur donné aux contrôleurs, ne se risquaient plus à effectuer leurs vérifications policières dans les wagons…

Observer les autres passagers s’éviter du regard en affichant des mines désespérées l’avait bien distrait un moment : au début il s’était amusé de leurs mimiques caractéristiques. Mais en fait, les gens étaient peu différents les uns des autres.

Parmi cette foule d’anonymes, il y avait bien sûr les éternels angoissés de l’horaire qui couraient comme des dératés le long des wagons, qui montaient sans laisser descendre mais qui voulaient à tout prix qu’on leur ouvre les portes avant même l’arrêt du train, ou les endiablés du walkman qui s’assourdissaient avec volupté.

Il y avait aussi les femmes aux encombrants sacs à main, qui, l’œil rempli d’une avidité presque bestiale, tournaient la tête en tout sens à la recherche d’une place assise, et qui, une fois leur proie repérée, fonçaient dessus, tête baissée, tel un rapace se jetant sur un cadavre encore chaud.

Il y avait encore les hommes d’affaires élégamment habillés, arborant ostensiblement de somptueuses mallettes en cuir fin et coûteux qui ne contenaient en fait qu’un ou deux stylos et le journal ouvert à la page des mots croisés ou du programme de télévision.

Les autres affichaient tous un air inexpressif et paraissaient s’ennuyer à mourir. Toujours à la recherche d’une quelconque distraction, ils essayaient souvent de lire par-dessus la tête des privilégiés qui, ayant eut la chance de s’asseoir, se plongeaient dans l’étude d’une revue, pourtant déjà mille fois lue et relue.

Alain n’aimait pas être victime de cet espèce d’espionnage et lorsque, par hasard, il s’était retrouvé assis à lire une revue ou un dossier ramené du bureau, il avait plusieurs fois ressenti un plaisir presque sadique à observer l’expression vexée du voyeur lorsqu’il écrivait, en capitales bien lisibles, un petit texte du genre “la curiosité est un vilain défaut”, ou “si vous voulez 10 francs pour acheter un journal, dites-le moi”.

Cependant, s’il s’en était amusé un temps, cette scène, jamais renouvelée, de mines grises et tristes, aux regards fuyants et vides fixés sur de quelconques objets, était vite devenue lassante.

C’est pourquoi il s’était rabattu sur le spectacle que lui offrait naturellement le moyen de transport. Il ne s’agissait pas à proprement parler d’une vision pleine d’intérêt, mais l’alternance d’ombre et de lumière avait quelque chose d’hypnotique et de fascinant.

Il descendit trois arrêts plus loin, à Denfert-Rochereau, où il prit le RER, vers Roissy-Mitry. La chance était avec lui car il n’y avait que peu de monde sur le quai et, une fois encore, il put monter en tête de la première voiture. Il regarda avec attention le convoi quitter la lumière du jour pour s’enfoncer dans le sol…

Comme toujours, le train s’arrêta à Port-Royal pour repartir, quelques secondes plus tard : la routine habituelle… Soudain, alors que la rame était en pleine accélération, Alain vit distinctement le pare-brise de la cabine de conduite se fendiller, le conducteur porter la main à sa poitrine et s’écrouler sur son tableau de bord.

Quasi-instantanément, les dispositifs de secours entrèrent en action et le train stoppa dans le crissement strident des freins d’arrêt d’urgence…

A suivre...


(c) 1992 Luc de Bauprois - Tous droits réservés

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